Comment changer le monde si on ne change pas soi-même?

“Signification sociale, religieuse et politique du couple monogame”

Françoise Simpère invitée au débat du 6 juin chez Bruxelles laïque nous parle de cette soirée mémorable:

(écouter aussi ici + bas l’enregistrement)

Ca Bruxellait tonique à Bruxelles le 6 juin dernier. Au programme : auberge espagnole riche des plats et desserts concoctés par les participants, présentation de mes livres et échange sur le thème : « Peut-on changer le monde si on ne change pas soi-même. » Avec Polyphil de Polyamour.be (tee-shirt rouge) Thomas ( en blanc) de l’association Bruxelles Laïque et une septantaine d’heureux pluriamoureux (terme que je préfère à polyamoureux) ce qui ne signifie pas béats, ni exempts de tout questionnement, au contraire.nnnnCe n’est pas parce qu’ils s’aiment que tout est définitif. Les pluri s’intéressent aux variations naturelles du désir et des sentiments qui ne veulent pas dire qu’il n’y a plus désir ou sentiments mais que ceux-ci sont évolutifs, comme la vie.

Mais pour ne pas figer l’Amour dans un écrin qui sent la poussière, ni s’accrocher à UN modèle qui devrait être comme ceci et pas comme cela, pour inventer en permanence les liens qui font que telle ET telle personne donnent envie de faire un bout de chemin avec elles, pour accepter sereinement que toutes les amours sont passionnantes mais pas forcément uniques ni éternelles, il faut forcément s’interroger sur ce qui fait croire le contraire à des milliers de personnes.

Ecouter l’enregistrement du débat (mp3 en ligne) (accessible à tous ) Durée 2h15min.

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La soirée avait lieu à l’association Bruxelles Laïque. Ce n’est pas indifférent si l’on songe à l’influence des religions. La France longtemps, fut « fille aînée » de l’Eglise et ses lois s’en ressentent, tout comme le débat sur le voile islamique a amplement prouvé que même dans un Etat laïque la religion reste prégnante. Débattre dans un lieu voué à la défense de la laïcité, était donc l’occasion rêvée pour relier nos vies privées à la vie publique.

« Est-il possible de changer le monde sans changer soi-même ? », question choisie en référence à deux expériences passées : le couple « open » des seventies où la liberté sexuelle obligatoire par simple réaction à la « morale bourgeoise » est vite devenue un diktat aussi pesant que ladite morale, avec de surcroît des sursauts de possessivité hystérique dont on se souvient encore dans le landernau des gentils communautaires, qui prouvaient qu’il est difficile de changer ses relations amoureuses si on n’a pas profondément changé sa logique de pensée. Autre expérience : la communauté, justement, quand on théorisait à donf sur la non-propriété et la gestion collective et qu’on se retrouvait à gueuler sur le mec qu’avait pas nettoyé la tondeuse communautaire. « Puisque c’est comme ça j’en achète une rien que pour moi et personne n’y touchera ! », réaction de propriétaire aisément transposable aux rapports de pouvoir qui unissent et défont les groupes et les couples : le goût de posséder, dominer, mépriser… C’est ce que font 20% des terriens qui s’approprient 80% des richesses de la planète au détriment des 80% d’humains laissés pour compte. C’est ce que font les machos désireux de s’approprier une femme en la dominant par la brutalité si besoin est, par le mépris ou l’argent dans les sociétés plus policées. ( lire le texte de la causerie ici, c’est un cadeau à télécharger)

La brutalité, le mépris et l’obsession pour l’argent, voilà justement ce qu’on oublie pendant une elle soirée. J’aime, chez la majorité des pluriamoureux, leur façon d’être naturellement attentifs aux autres, leur tolérance, leur humour. Leur joie de vivre aussi : gourmandise pour la nourriture, appétit pour les discussions de toutes sortes. Pour la sensualité aussi. Ce sont des personnes tactiles sans être lourdes, et ça, c’est bigrement agréable. Pouvoir se toucher ou être touché- à tous les sens du terme- sans se demander avec anxiété jusqu’où il va « falloir » aller. On n’ira que là où on le souhaite, sans pression d’aucune sorte. Qu’il est reposant de pouvoir sauter au cou d’un homme sans crainte de se faire harponner par sa copine jalouse ! Qu’il est délicieux de parler de sexe et de plaisir avec sensualité et plaisir, sans grivoiserie. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup…

Quand les pluriamoureux seront assez nombreux à vivre ouvertement leur choix et que les autres verront qu’il leur apporte plus de bonheur et de sérénité, cela induira forcément une évolution de la société vers ces valeurs de l’Etre plus que de l’Avoir. Puis forcément vers des liens sociaux plus fraternels, faits de joie de vivre plus que de plaisir de consommer. Ce n’est pas du militantisme, c’est de l’imprégnation. Certes, il existe des pluriamoureux résolument carnivores, conducteurs de 4×4, consommateurs de gadgets et amateurs de jeux vidéo. Néanmoins, ce n’est pas un hasard si on rencontre chez les pluri autant de personnes adeptes d’une vie sobre et de relations humaines chaleureuses, hostiles à la compétition, curieuses de tout, en recherche de valeurs spirituelles et de relations égalitaires et démocratiques. Ce n’est pas un hasard si plusieurs d’entre nous se sont retrouvés en phase avec les « indignés »…

Peut-on changer le monde si on ne change pas soi-même ?

La vie privée n’est pas détachée des valeurs dominantes de la sphère publique. Ce n’est pas un hasard si le couple monogame exclusif formé pour la vie fonctionnait plutôt bien dans la première partie du XXème siècle, époque où l’on entrait au

service d’un patron à 18 ans pour le quitter à l’âge de la retraite, avec la même reconnaissance et la même dépendance pour lui que la femme au foyer en avait pour l’époux qui la nourrissait et la dominait. Il y avait alors une cohérence entre vie publique et vie privée.( Aimer plusieurs hommes, p.175 et suivantes)

Cette cohérence s’est fissurée avec l’augmentation des divorces, et comme chaque fois qu’il y a hiatus entre les valeurs sociales dominantes et la vie privée, les « dissidents » en ont souffert. Les premiers divorcés, on l’a oublié, étaient aussi mal vus dans les années 60 que les pluriamoureux aujourd’hui ou les homosexuels hier, parce qu’ils entraient en contradiction avec les valeurs de stabilité et de dépendance qui fondaient l’organisation sociale.

Avec le premier choc pétrolier qui a vu s’écrouler la stabilité de l’emploi et les certitudes économiques, les divorces, symbole de l’écroulement de la stabilité du couple et des certitudes amoureuses se sont banalisés, au point que les serial monogames qui forment un couple exclusif, se quittent, puis reforment un couple exclusif… sont aujourd’hui le modèle presque dominant, raccord avec la situation économique : on passe de job en job, sans aucune certitude sur l’avenir, mais généralement avec un seul patron à la fois. Sauf pour quelques exceptions : les artistes, les journalistes pigistes ou les indépendants multicartes qui cumulent depuis longtemps plusieurs employeurs simultanés. Est-ce un hasard si on compte un bon nombre de travailleurs indépendants chez les pluriamoureux ?

Ainsi, les normes amoureuses reflètent les valeurs sociales dominantes. A l’inverse, peut-on imaginer qu’en changeant profondément ses normes amoureuses- pas seulement dans les actes mais aussi dans les convictions- on changera les valeurs

sociales dominantes ?

C’est ce qu’ont espéré les anarchistes des années 30, notamment Ernest Armand en prônant « la camaraderie amoureuse », « la liberté de l’amour », et en s’insurgeant contre « les tueries passionnelles et le tartufisme sexuel » tandis que Madeleine Pelletier affirmait l’importance de « l’émancipation sexuelle de la femme ». Seuls le mouvement anarchiste à notre connaissance, s’est intéressé d’aussi près aux relations hommes/femmes et à l’importance des normes sexuelles comme reflet et

même soutien des dominations du pouvoir et de l’argent. En se libérant des inhibitions sexuelles et en instaurant des relations égalitaires de camaraderie amoureuse, pensait Ernest Armand, les hommes et les femmes se libéreraient plus

facilement des autres liens de sujétion. Madeleine Pelletier, de son côté, soutenait qu’une sexualité épanouie donnerait de l’assurance aux femmes et les libéreraient du sentiment d’infériorité par rapport à leurs camarades masculins. La sexualité cessait d’être un enjeu majeur pour devenir un échange égalitaire. Ernest Armand soutenait même que lorsqu’on était invité entre camarades, il était paradoxal de partager le pain, le vin… mais pas le lit.

A l’épreuve des faits cependant, leurs théories très proches de celles des pluri-amoureux ont échoué, sans doute pour deux raisons.

Tout d’abord parce qu’Ernest Armand, tout comme Wilhem Reich à une autre époque, non content de la théoriser, avait voulu organiser la liberté de l’amour, ce qui semble pour le moins antinomique ! « L’amour est enfant de Bohême qui n’a jamais, jamais connu de loi… » Son projet de « coopératives de production de camaraderie amoureuse » niait une dimension essentielle du désir : l’irrationnalité.

On ne désire pas pour des raisons sociales ou politiques, ni même parce que l’Autre en vaut la peine…, et l’émotion ne se décrète pas. Quant au sexe sans émotion, il perd vite de son attrait.

Par ailleurs, ces idées véhiculées par des anarchistes ne pouvaient pas rencontrer une adhésion massive, tant les anarchistes ont été présentés, sous tous les régimes, comme des fauteurs de troubles et des dangers pour la cohésion sociale. Même aujourd’hui, certains politiciens continuent à associer anarchisme libertaire et terrorisme, avec le corollaire évident : des idées menant au terrorisme ne peuvent qu’effrayer la majorité des citoyens.

Enfin, changer de logique de pensée, qu’elle soit amoureuse ou politique, demande un gros effort d’adaptation, créateur de stress,

Tous les pluriamoureux au long cours vous le diront : avant d’intégrer comme une donne naturelle le fait de conjuguer plusieurs liens amoureux, on passe par des phases d’interrogation : Suis-je normal(e) ? Est-ce vraiment de l’Amour ? (Même si je défie quiconque de donner une définition universelle de l’amour…) On tâtonne, on dialogue, on s’adapte, on évolue avec le temps et les difficultés surmontées on s’aperçoit que la force des liens pluriamoureux ne vient pas de leur multiplicité, mais de l’attention qu’on leur porte, attention que peu de couples monogames entretiennent avec autant d’énergie. Bref, il est impossible de modéliser les amours

plurielles et c’est pourquoi, s’il reste important d’en parler, il est à mon sens illusoire de vouloir propager les idées du pluriamour comme on propagerait une idéologie.

Même si certains sont séduits sur le moment, ils risquent fort de renoncer « à l’épreuve des faits » car le pluriamour est tout, sauf facile ! C’est pourquoi le militantisme actif, avec défilés, banderoles et débats houleux n’est sans doute pas le meilleur moyen de populariser ce choix amoureux.

En revanche, s’il est peu à peu diffusé par l’exemple, par des personnes ayant traversé les périodes difficiles de changement et vivant au final une existence plus chaleureuse et épanouissante, le pluriamour a toutes les chances d’impulser un véritable changement à d’autres niveaux. Les pluriamoureux sont marginaux en ce moment car les valeurs qu’ils vivent: non appropriation de l’autre, égalité

homme/femme, partage, écoute, respect des “hauts et des bas” d’une relation, refus du zapping amoureux… sont à l’opposé des valeurs de la société actuelle qui prône la domination, le sexisme, l’appropriation et le zapping.

Quand ils seront assez nombreux à vivre ouvertement leurs amours et que les autres verront qu’elles leur apportent plus de bonheur et de sérénité, cela induira forcément une évolution de la société vers des valeurs de l’Etre plus que de l’Avoir, de plaisir non commerçant, de liens sociaux plus fraternels, de joie de vivre plus que de plaisir de consommer. Ce n’est pas du militantisme, c’est de l’imprégnation. Certes, il existe des pluriamoureux résolument carnivores, conducteurs de 4×4, consommateurs de gadgets et amateurs de jeux vidéo. Néanmoins, ce n’est sûrement pas un hasard si on rencontre chez les pluri autant de personnes adeptes

d’une vie sobre et de relations humaines chaleureuses, hostiles à la compétition, curieuses de tout, en recherche de valeurs spirituelles et de relations égalitaires et démocratiques. Ce n’est pas un hasard si plusieurs d’entre nous se sont retrouvés en

phase avec les « indignés »…

Source du texte: Françoise Simpère (overblog)

Voir l’invitation à l’atelier du 6 juin sur le forum

One Reply to “Comment changer le monde si on ne change pas soi-même?”

  1. Extraits du texte ci-dessus :

    “Les pluriamoureux sont marginaux en ce moment car les valeurs qu’ils vivent: non appropriation de l’autre, égalité homme/femme, partage, écoute, respect des “hauts et des bas” d’une relation, refus du zapping amoureux… sont à l’opposé des valeurs de la société actuelle qui prône la domination, le sexisme, l’appropriation et le zapping.”

    –> Alors, je me sens totalement en phase avec le côté marginal des pluriamoureux.

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